Une histoire est-elle terminée pour autant lorsqu'elle est enterrée ?

Mon père est enterré. Retour en France.

Mon voisin de palier est juif. Je le déteste. Mais comme je l'ai déjà expliqué je ne vois pourtant pas de différence entre lui et moi. Lui par exemple je n'ai jamais vu sa quéquette ! Faut dire que cela ne m'aurait pas avancé, bien au contraire, cela aurait pu ajouter à ma confusion ! Enfant je ne savais donc pas qu'il était Juif. Nous étions voisin, mais aussi camarade de classe et je croyais même copain... Pourtant ce gamin passait son temps à me frapper. J'ai donc fini logiquement par le détester. Pas parce qu'il était Juif. Non juste parce qu'il était con.

Curb Your Enthusiasm - 2000

Ses parents, comme d'autres voisins, ont été très affectés par la mort de mon père. Ils s'aimaient bien. En Tunisie, mon père a acheté un cadeau, un cendrier fait main, assez laid. Ma mission est donc de l'offrir à un ami, un couturier que mon père aimait beaucoup. Juif lui aussi. Je dois par la même occasion lui annoncer la mort de son ami. Je me rends dans sa boutique. Je lui offre le cadeau, qu'il ne déballe pas, et il me demande pourquoi mon père ne l'a pas apporté lui-même ? La nouvelle est un choc et son émotion me bouleverse tant elle est sincère. Il me laisse planté là pour partir pleurer dans son arrière-boutique.

Pourquoi donc insister sur ces voisins et amis juifs ? Car aujourd'hui ces anecdotes portent en elles une espèce d'émotion surannée qui m'attriste. Existe-t-il encore dans notre belle République des quartiers où Juifs français et Musulmans français sont amis comme mon père l'était avec cet homme, avec ses voisins, et bien d'autres ?  Y'a t-il juste des voisins de palier Juifs et Musulmans dans les quartiers populaires de nos grandes banlieues ? Peut-être. Je l'espère. Cela devrait être naturel. Nous ne sommes pas voués à nous haïr.

Le 13 novembre 2015 j'étais à Montréal lorsque ma vieille ville a saigné. Plus précisément je me trouvais dans une synagogue en compagnie d'un juif-marocain. Je rencontrais cet homme dans le cadre d'un projet de cinéma, mais qu'importe. J'étais dans cette synagogue, sans imaginer ce qui se déroulait à des milliers de kilomètres de là. Je lui racontais ma tristesse qu'il n'y ait plus de lien entre les communautés (notamment juive et musulmane, mais pas seulement) en France comme je l'avais vécu enfant. Je lui parlais de mon père, de nos voisins, de mon souvenir lors de ma visite à cet ami couturier... Je parlais de tout cela comme d'un monde enfoui. D'une époque révolue.

Nous sommes sortis de la synagogue et dans sa voiture nous avons appris la nouvelle. J'ai fondu en larmes. La fin de l'innocence était bel et bien là. Elle avait très violement débuté le 7 janvier 2015.

PARIS

Il y a plus de vingt ans... Un mercredi comme ce terrible 7 janvier, jeune réalisateur idéaliste que j'étais, j'allais mes poings dans mes poches trouées, et des rêves fous plein la tête, dans les locaux de Charlie Hebdo. Je venais présenter mon premier court métrage à toute la bande ! Ils allaient être les premiers à le voir. C'était un petit film auto-produit sur Khaled Kelkal... Un jeune terroriste islamiste. Quelle terrible ironie. À Charlie ils sonnaient l'alarme quand tout le monde préférait montrer du doigt les musulmans. Philippe Val, alors rédacteur en chef avait écrit « A quoi rêve un type qui n'est rien, qui n'espère rien, et qui, considéré depuis son enfance comme un sous-français, ne trouve aucune justification aux limites des droits et des devoirs que pose le statut de citoyen ? » Je reprenais ses mots à la fin de mon film. Ces mots qui aujourd'hui me glacent le sang. J'étais si heureux d'être là. J'avais appris l'irrévérence avec ces messieurs. J'avais fréquenté les salles de concert pour applaudir les chansonniers qu'avaient été un temps « Font et Val ». J'aimais lire Cavanna et signer sans relâche les pétitions du journal demandant la dissolution du f-Haine. Oui j'étais un sale enfant de Charlie. J'ai donc montré mon film. Ils étaient tous là. Ou presque...

Mon film n'était pas franchement bon. Mais qu'importe. Je crois qu'ils appréciaient la démarche d'un jeune homme qui, comme un con, avait mis toute son énergie et le peu de son argent, pour réaliser le film qu'il devait faire.  J'étais fièrement con de moi. Le jeune Charb m'a balancé un truc du genre « tu cherches les emmerdes avec ton film »

Rire Tue - Charb

Ouais Charb... Mais le pire c'est quand les emmerdes nous trouvent.

Mes parents ont fait les choses bien. Six enfants. Trois garçons. Trois filles. Aujourd'hui que le patriarche n'est plus là une rupture s'opère clairement. Logique. Quand il n'y a plus de toit sur la maison principale, chacun s'en va construire sa petite cahute...  Du petit village familial il ressort : Trois cahutes de musulmans. Trois cahutes d'athées.

Mon frère ainé, avec qui nous partagions « l'humour Charlie » devint donc un « vrai » musulman. Je me souviens parfaitement d'une drôle de soirée en 1994... La veille de son départ définitif en Tunisie, où il vit toujours. Nous discutions de rien mais surtout de tout. La discussion a dérapé sur un édito de Philippe Val autour de la polémique des possibles versets coraniques imprimés sur une robe portée par le top model Claudia Schiffer... Passons ! Très vite la discussion s'est animée, car mon frère était atteint dans son honneur de musulman là où moi je tenais à défendre non seulement la liberté d'expression mais surtout ces quelques pages de journal que je tenais entre les mains et qui représentait cette belle insolence que nous avions toujours aimée et défendue. Un mot dépassant l'autre j'ai tenté de lui foutre mon poing sur la gueule... Avant d'être séparés par mon autre frère.

Comme j'aurais aimé que ce 7 janvier on vienne foutre son poing sur la gueule de Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Bernard Maris, Honoré, Elsa Cayat... Qu'ils puissent répondre surtout.

Une The Independant

Mais c'était une exécution collective orchestrée par deux lâches.

Le vestiaire de mon enfance ne ressemble plus à rien. Lorsque ce 2 septembre 1993 le toit s'est effondré avec la mort de mon père, il fallait continuer de vivre coûte que coûte. J'avais l'âge des possibles. Je me suis alors appuyé comme j'ai pu sur les murs solides de ce que le béton de mon enfance avait bâtit de meilleur. 

Prince & Muhammad Ali

Aujourd'hui ces plus beaux murs se sont écroulés. Je peux désormais dire, que non seulement le monde de mon père est mort mais qu'il est maintenant définitivement enterré.

Ma mère aime bien raconter que la porte de chez nous était « tout le temps ouverte ». En ce sens que mon père aimait aller vers l'autre,  recevoir et voir du monde. J'ai porté mon regard haut sur ce bonhomme ouvert qu'était mon père. Je le regardais avec ses amis ici en France, quel que soit leur confession (catholique, juif, musulman…), ou encore en Tunisie, en bon « bledar » avec sa famille... Jamais le même. Toujours égal à lui même. Mon père était multiple. Il n'aimait ni les clans, ni les étiquettes. Il aimait être libre.

Cigarette au cinéma - Papa

Je ne prétends pas être devenu comme lui. Mais cette liberté m'a inspiré. Peut-être n'aimerait-il pas ce que j'en ai fait. Il y a quelques temps, à la faveur d'un déménagement j'ai retrouvé une carte postale. Mon père m'avait écrit quelques mots alors que je vivais en Angleterre. Il me disait, me remerciant d'un courrier que je lui avais envoyé : « tu seras un grand poète mon fils » Pour l'immigré tunisien qu'il était, être un poète voulait peut-être rien dire de plus que « savoir faire des jolies phrases ».Ces mots, lus vingt ans plus tard, m'ont rendu heureux. Je les avais oubliés. Ecrire est devenu une grande partie de ma vie.  Après tout, sans le savoir, peut-être pensait-il à la définition la plus simple d'un poète : être un homme libre. 

The Kid (1921) - Charlie Chaplin