L'hôpital a appelé. L’état de santé de mon père s’aggrave. Ma mère, mes frères et sœurs sont tous en vacances. En attendant qu’ils reviennent, j’ai pris quelques jours de congé. Tant pis pour Pascale ! Je gravis péniblement une côte à vélo pour rejoindre l’hôpital qui se dresse devant moi.

Hôpital Saint Camille Bry Sur Marne

Quand je retrouve mon père, je lui parle de la côte à monter pour venir jusqu’ici, espérant lui prouver ainsi mon dévouement. Il se moque franchement de moi. « C’est rien cette côte ! Moi je faisais ça tous les jours pour aller bosser à l’usine près d’ici » Je reste sans voix. Je ne savais pas grand chose sur sa vie d’avant la maladie. Très jeune il a du arrêter de travailler pour ses problèmes cardiaques. Alors je ne l’imagine pas du tout sur un vélo allant travailler  à l’usine.

Une infirmière entre avec son matériel pour la prise de tension. Mon père la salue comme une vieille amie et lance son désormais fameux : "C'est mon fils, il est steward !" J’abandonne. Mon père tient à me montrer quelque chose. Je l’accompagne hors de la chambre. On emprunte un couloir de l’hôpital jusqu’à l’ascenseur.  Il marche péniblement, trainant son oxygène déambulatoire derrière lui. C’est étrange de voir le corps de mon père devenu si fragile, lui qui me paraissait invincible. Mon père admirait plus que n'importe quel autre boxeur Mohamed Ali. Enfant, il avait suffi d’une photo d’un combat de boxe de mon père pour qu’il devienne à mes yeux le Mohamed Ali tunisien qu’il n’a sûrement jamais été

Mon père - AliPourtant tous les pères devraient être des Mohamed Ali aux yeux de leurs fils 

Nous sortons de l’ascenseur  et on se retrouve dans une salle d’attente avec une grande baie vitrée. Au loin sous un grand ciel bleu on devine Paris. Mon père me parle des ballades qu’il aimait faire sur les quais parisiens, des bouquinistes chez qui il n’a probablement jamais acheté de livre et même de la fois où il croise les gardes du corps de François Mitterrand qui lui propose de serrer la main du président…  Il n'a pas voulu je crois.

Election présidentielle Française 1981, annonce résultat

Mon père s'éloigna en regardant cet homme qui un jour de mai 81 lui avait fait croire que ses enfants vivraient dans une France de tolérance, de justice, d'égalité...Ce soir de Mai mon père avait accroché deux roses en plastique sur le lampadaire horrible qui depuis des années orne notre salon. C'était un soir d'euphorie je crois, partagé par des milliers de français et d'immigrés qui comme lui ne pouvaient voir venir la désillusion et le reniement. Ils ne pouvaient encore moins imaginer "le pen et son f-Haine" s’asseoir tranquillement sur le crâne de la République... 

Mais aujourd'hui mon père voit venir sa fin à lui, laissant derrière lui deux roses en plastique toujours bien en place. Parce que le plastique résiste aux temps, alors que les espoirs eux... 

Vue de la salle d'attente à l'hôpital Saint CamilleLongtemps j’ai cru que c’était une image fabriquée par moi. Cette salle d’attente avec cette vue sur Paris. Il y a quelques mois, alors que je rejoignais ma mère dans ce même hôpital, je sors d’un ascenseur et là, je passe devant une baie vitrée. Mon corps est attiré par la vue. Bouleversé, je comprends que c’est ici même que mon père m’a dit qu’il allait mourir. L’hôpital a changé en 20 ans. Des nouvelles couleurs, des nouveaux couloirs, des nouveaux murs. Mais dans cette salle d’attente rien n’a bougé. Cinq chaises abîmées par le temps et l’espoir des gens qui se sont assis là.