C'est la première chose que mon père aimait faire quand il venait en Tunisie. Allez voir sa mère au cimetière. Quelques fois J'allais avec lui.

J'avance au milieu des tombes basses, toutes identiques qui ne se distinguent que par l'usure. Ici aussi c'est un joyeux bordel. Il n'y a pas vraiment d'allées comme dans les cimetières français. On marche où l'on peut. Enfant, mon père m'attrapait vivement par le bras quand je marchais sur un mort.  

Cimetiere en Tunisie

Le cortège d'hommes arrive près de tombes anciennes avant un grand mur de briques qui se termine par des barbelés. Enfant, je me demandais comment mon père retrouvait son chemin dans ce labyrinthe. Et un jour j'ai vu ce mirador. Là, à quelques pas de la tombe de ma grand-mère, de l'autre côté du mur de brique, il y a un mirador avec un soldat, arme aux poings qui veille. Un trou a été fraichement creusé. Dans cette tombe il y a déjà mon oncle Hedi. En 1969 mon père a été très marqué par la mort jeune et brutale de son frère. Alors quand un an plus tard il a eu un enfant, il a voulu l'appeler Hedi. Mais c'était une fille. Ma sœur s'appelle donc Hedia ! En 1971 je suis né et mon père tient enfin sa revanche. Me voilà donc nouveau-né avec déjà la pression de devoir vivre plus vieux que mon oncle ! 

Countdown

Mon père est toujours dans son cercueil. Ce qui est plutôt rassurant.  Mais les hommes ici ne l'entendent pas de cette oreille. Dans la tradition musulmane on enterre un mort dans un linceul blanc à même la terre et on tourne son corps sur le côté en direction de la Mecque. Mais mon père est mort en France et son cercueil est scellé. Des hommes s'acharnent avec un pied de biche pour faire sauter les scellés !

Nosferatu (Friedrich W Murnau-1922)

Mon père est bousculé sans ménagement. J'assiste impuissant à ce spectacle. Au bout de quelques minutes d'entêtement, le cercueil, abîmé, mais toujours scellé, finit par descendre en terre, légèrement incliné sur le côté. Je me rends compte que je pleure uniquement lorsqu'un homme me frappe vigoureusement sur l'épaule pour me rappeler à l'ordre... Ici, les hommes ne pleurent pas !

Parks and Recreation (2009)

Dans la petite maison le calme est revenu. Maintenant chacun pleure dans son coin. Seul ou accompagné. La déesse est revenue me voir. Cette fois son sourire est plus doux. Plus franc. Ma lumière.

Un  an plus tôt. Sur le périphérique parisien, je suis en voiture avec mon père qui me raccompagne chez moi. Soudain, sorti de nulle part, il me raconte que la fille de son meilleur ami en Tunisie va étudier le droit. Je fais mine de m'intéresser à cette nouvelle. Mais je connais mon père, l'information importante arrive toujours l'air de rien après une banalité comme celle qu'il vient de lâcher. Il décoche alors : « Elle est devenue très jolie ! Beaucoup plus jolie que ta copine ! » Etrangement je n'ai rien trouvé à ajouter à cette sympathique remarque.

The Sopranos (1999)

Par cette nuit d'été, sous l'arbre de la maison de ma tante,  je dois bien avouer que l'insolente beauté de cette jolie tunisienne me hantait. Mon père avait raison. Mais il allait falloir rentrer chez moi. Je me sentais soulagé. Mon père était de retour chez lui. Définitivement. Quant à moi ? Ma maison n'avait plus de toit. 

Avant de rentrer en France, je vais dire au revoir à mon père. Suivre le mirador... Jusque la tombe de mon père. Je ne sais pas lire l'Arabe. Restent les chiffres : 02/09/93. Je suis très vite rejoins par mon oncle. Il joint ses mains pour une prière. Il  me demande de réciter la prière des morts dans ma tête. Je ne la connais pas. Alors qu'il commence la prière à voix haute, je fredonne dans ma tête du Charles Aznavour : « J'ai ouvert les yeux sur un meublé triste rue monsieur le prince au quartier latin... » 

Charles Aznavour chante Autobiographie - 1980

Je sais que mon père me sourit.