A l'entrée de la morgue ma mère nous a prévenus : « Il faut laver votre père ». J'ai dit à mes frères que je ne pouvais pas faire cela. Et j'ai attendu dehors. Déjà enfant je détestais laver le dos de mon père ! Quand j'étais devant "Rémi sans famille" en train de pleurer - car c'était un dessin animé triste et franchement déprimant - il m'appelait depuis la salle de bain... Je faisais semblant de ne pas l'entendre. J'espérais qu'il finisse par abandonner. Mais ça n'arrivait jamais.

Rémi sans famille 

Dans la baignoire, mon père se redressait.  Il me donnait une « Kessa » (gant de crin en Tunisien) et je lui frottais le dos. Il insistait toujours pour que je  frotte plus fort. Ma main me semblait minuscule dans ce gant et sur le dos de géant de mon père. En Tunisie mon père m'emmenait au Hammam avec lui. Autant je fantasmais sur les femmes se lavant entre elles, autant cette promiscuité masculine me rebutait. Ce rejet de la familiarité masculine m'a poursuivi au foot, dans les vestiaires, où je ne prenais jamais de douches ! Encore aujourd'hui je déteste pisser à coté d'un autre homme !

Man 2 Man

Mais au Hammam j'avais mon père pour moi tout seul. Comme ce jour d'été 1984, le lendemain de la victoire de l'équipe de France sur l'Espagne à L'Euro. Allongé là, mon père me parle encore du match et du fameux coup de franc de Platini qui passe sous les bras de Castaneda. Ce jour là au Hammam, savourant une boisson sucrée loin de tous ces hommes nus, je n'imagine pas qu'en juillet 1998, sur un balcon d'un appartement bourgeois du centre de Paris je pleurerais en cachette parce que la France est championne du monde de foot, et que j'aimerais voir la joie unique de mon père à ce moment là.

France - Espagne 1984

Un Imam est sorti de la morgue pour m'indiquer que je pouvais désormais aller me recueillir auprès de mon père. J'entre dans un long couloir sombre et me faufile dans la première pièce que je trouve. Le corps de mon père est là, dans un linceul blanc. Je suis seul. Je ne sais pas où sont passés mes frères. Je regarde mes pieds et m'avance vers la table où repose le corps. Seul le visage est découvert. Je n'ose pas le regarder. Je reste dans cette pièce sinistre sans savoir quoi faire. Je tourne en rond jusqu'à ce qu'une femme d'un certain âge entre en pleurant, accompagnée de deux autres personnes. Je les regarde interloqué. Elle s'approche du visage de mon père et l'embrasse. Je suis de plus en plus mal à l'aise. Je prends mon courage à deux mains et me rapproche, l'air de rien, moi aussi, du visage. Ce n'est pas mon père !  Je quitte précipitamment la pièce et me retrouve de nouveau dans le couloir, perdu et confus.

Frankenstein Junior (Mel Brooks 1974)

« Monsieur S - Absent - Père décédé». Voilà ce que Pascale doit lire ce matin sur la feuille de présence et la répartition des vols par agent. Pourtant je ne suis pas loin d'elle. Dans une salle d'embarquement, je regarde monter le cercueil de mon père entre deux valises et un carton dans l'avion qui va le ramener chez lui.

Mark Rothko - In the Tower (1964)

Tout le long du voyage qui nous ramène en Tunisie j'imagine mon père... En dessous de moi. Dans le noir.