Enfant j'avais l'impression qu'en Tunisie il n'y avait pas de règle !  Nous montions dans la voiture de mon père, une "six places", à environ dix ou douze ! Chaque espace dans la voiture était occupé ! Ou alors on grimpait à l'arrière de l'Isuzu de mon oncle et on restait debout ou assis tout le long du trajet. Il y avait dans ce joyeux bordel tunisien, une façon de vivre, une insouciance, qui parle au cœur des enfants.

Dans l'Isuzu de mon oncle

Quatre hommes installent le cercueil de mon père à bord d'un véhicule utilitaire trop petit. Forcément le cercueil dépasse. Les portes restent entrouvertes. Où est passée mon insouciance aujourd'hui alors que j'espère juste que le cercueil de mon père ne tombe pas sur la route pendant le trajet ?

Dans un silence de mort, famille et anonymes sont regroupés devant la petite maison de ma tante dans un quartier populaire. Je me fraie un passage dans cette foule compacte. Des mains se tendent vers moi, pour me toucher, on essaye même de m'embrasser... J'ai l'impression d'être une rock star ! Mais soudain c'est comme si le son de la séquence revenait violement et la réalité aussi. Des cris, des pleurs, des lamentations. Je ne suis pas du tout une rock star. Juste le fils du défunt que l'on essaye de consoler d'une façon méditerranéenne très démonstrative. J'essaye de m'extirper de cette masse effrayante qui m'oppresse.

Night Of The Living Dead (George A Romero 1970)

Je cherche ma petite sœur. Je veux la protéger de cette folie. Je ne l'ai pas vue depuis son départ en vacances. Je lui ramène son père mort. Elle est là. Je la serre dans mes bras et enfin je peux pleurer avec elle.

Le cercueil est posé au milieu d'une cour, sous un magnifique arbre de jasmin en fleurs. Il y a une petite fenêtre qui permet de voir le visage de mon père. Autour du cercueil des femmes à genoux se lamentent. Une à une, des fleurs de jasmin tombent sur le cercueil. Un moment de grâce : « Dieu ? » Non, juste ma tante qui frappe avec force l'arbre en hurlant sa peine, faisant tomber des fleurs sur le cercueil. Dieu va m'apparaître sous la forme de la plus séduisante des femmes. Face à moi, s'avance en se détachant de la foule, une magnifique jeune femme. C'est la fille du meilleur ami de mon père. Elle me sourit tristement. J'ai envie de lui dire : « Tu marches sur des morts, beauté, dont tu te moques ».

Hymne à la beauté - Charles Baudelaire (Les fleurs du mal)

Soudain le cercueil se soulève. Des hommes l'emportent. Je pense que la jolie jeune femme sera ma lumière dans cet obscur moment, mais on m'explique que les femmes n'ont pas le droit d'aller à l'enterrement. Les pleurs et les cris de douleurs, qu'elles ne savent pas retenir pourraient empêcher l'âme de mon père de partir en paix. Dans les religions, on trouve toujours de jolies raisons pour poser des interdits aux femmes... Et rester entre hommes.

Veep (2012)