Fin août 1993.

Orly Sud

Je regarde décoller et atterrir les avions depuis une salle d’embarquement de l’aéroport d’Orly. L’agitation des passagers qui se bousculent pour être les premiers à bord de l’avion ne trouble nullement ma solitude. On m’a appelé hier de Tunisie. Mon père a eu une nouvelle alerte cardiaque. Il est au ciel… Entre Tunis et Paris, à bord d’un avion d’Europ Assistance. Calmement, je me retourne, m’avance vers un guichet, prends le téléphone et annonce l’embarquement imminent. La cohue se rapproche de moi.

Je suis agent d’escale aux Aéroports de Paris.

Le soir même, je me rends à l’hôpital Saint Camille en région parisienne où mon père a été admis. J’entre dans sa chambre et celui-ci m’accueille fièrement devant l’infirmière par un tonitruant : « C’est mon fils il est steward ! ». Mal à l’aise j’essaye d’expliquer à la jeune femme que je ne suis pas vraiment steward, comme si cela avait de l’importance en ce moment précis. La jeune femme me sourit et sort. Je défais la cravate de mon costume de travail sous le regard étrangement admiratif de mon père. 

J’ai vu une pub pour des costumes bas de gamme sur le quai d’un métro l’autre jour qui disait « Le costume qui travaille pour vous… » Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais mon père devait avoir pensé ça avant ces types ! Qu’importe l’emploi, le jour où il a fallu que je mette un costume pour aller travailler, mon père était fier de moi. Je crois que cela symbolisait pour lui une forme de réussite sociale. Tous les jours, pendant vingt ans, alors qu’il ne travaillait plus, mon père enfilait le « costume-beau » du salarié qui part travailler tous les matins !

Mon père de retour des courses

Alors que je m’inquiète de son état de santé, mon père, en ancien boxeur, esquive. Pourtant, c’est la première fois que je sens poindre une inquiétude qu’il n’arrive pas complétement à dissimuler.

De retour dans mon appartement parisien du quinzième arrondissement, j’appelle ma mère restée en Tunisie pour lui dire de ne pas s’inquiéter. Elle avait pourtant toutes les raisons de s’inquiéter. 

Ce soir j’ai rendez-vous avec une collègue, Pascale, à Montparnasse. Je n’habite pas très loin. Je me rends à mon rendez-vous à pied d’un air léger. Un livre dans une main, je m’installe en terrasse. Je suis à l’heure mais elle n’est pas encore là. A cette époque il n’y a pas de portable, encore moins de Smartphone pour se donner une contenance. On se retrouve ainsi seul à une terrasse de café et on ne peut pas faire semblant  d'être occupé à envoyer un texto, ou passer un coup de fil. Alors on lit.

Roland Barthes - Fragments d'un discours amoureux (1977)A l’époque l'attente est un délire. Ou pour le dire plus clairement : On a vite l’air d’un con assis tout seul. Ou d’un pauvre mec qui s’est fait poser un lapin. Pascale arrive et met fin à mon supplice. C’est une jolie blonde aux yeux clairs et au sourire craquant. Elle s’excuse du retard. Je prétends que je viens juste d’arriver. Je me sens même obligé d’ajouter que j’habite tout près. Elle me répond sans hésiter qu’on aurait dû se retrouver chez moi. Je me décompose. Car voilà, moi j'ai  hésité justement à l’inviter directement chez moi. J’hésite toujours à être direct avec les femmes. Je gaspille une énergie folle à les séduire.

Nous nous sommes quittés tard. Je n’ai encore pas osé l’inviter. Elle m’appelle pour me dire qu’elle est bien arrivée... Une excuse pour prolonger ce moment qui n’aurait pas du s’arrêter là. Nous parlons jusque tard dans la nuit. Nos voix se font douces, sensuelles. J’ai très envie d’elle.

Alexander O'Neal - If u were here tonight (1986)

Demain peut-être…