Trois fois j’ai vu mon père pleurer.  

J’ai quatre ans. Je me cache derrière une porte. J’observe mon père de dos recevoir un télégramme de la part du facteur. Il s’isole dans notre salon. Je m’approche de la porte vitrée qu’il a pris soin de fermer. Il y a un petit rideau blanc que je pousse afin d’observer ce qui se trame de l’autre coté. Mon père, moustache fine et rouflaquettes, écoute une cassette audio de mauvaise qualité : une femme chante. Il pleure. Je ne savais pas que les papas pleuraient. Ma grand-mère vient de mourir en Tunisie. Mon père avait enregistré sa voix lors de son  passage en France quelques années auparavant.

La voix de ceux que l’on aime. Lorsqu’ils étaient enfants, à l’heure des images hautes définitions, je volais quelques fois sur un enregistreur numérique la simple voix de ma fille ou de mon fils. Ne jamais oublier la voix de ceux que l’on aime.

Ma grand-mère, ma mère et mon oncle

Mars 1991. J’ai dix-neuf ans. Je me suis brisé le fémur au ski. Depuis plusieurs jours je suis seul dans un hôpital de Grenoble. Je suis allongé sur un lit dans une chambre austère. Dans mon souvenir il y a une croix au dessus de ma tête et une bonne sœur m’a même proposé de me faire la lecture. Est-ce déjà les Enfers ? Non, juste un hôpital où l’on m’a transporté dans la nuit et où j’apprendrai quelques jours plus tard la mort de Serge Gainsbourg. Un jour la porte s’ouvre. Mon père a fait le voyage depuis Paris. On s’embrasse longuement. Je pleure. Il est affecté par mon visage creusé, amaigri, et bien sûr ma jambe blessée. Après quelques minutes, il se poste à la fenêtre, dos à moi. Je me souviens qu’il est resté longtemps à la fenêtre à me décrire les montagnes que je ne pouvais admirer, cloué sur mon lit. Soudain je comprends. C'est sa voix qui le trahi. Il me tourne le dos pour pleurer. C’est la deuxième fois. 

Crime et délits (Woody Allen 1989)

Aujourd’hui. Mon père est sous respiration artificielle. Il ne peut plus parler. J'aimerais pourtant l’entendre se vanter :  "C’est mon fils il est steward" ! Il a ouvert les yeux quand je me suis penché par dessus la machine pour l’embrasser. Il s’est mis à pleurer à chaudes larmes. Comme moi. C’est la dernière fois que je le vois pleurer. 

Mon père vient de subir une transplantation. On lui a mis le cœur d’un jeune homme qui vient de perdre la vie, permettant à mon père d’avoir une seconde chance, lui. Enfant, on m’avait offert dans un petit tube, l’appendice qu’on venait de me retirer. J’aimerais bien récupérer le cœur de mon père… Il y a quand même tout son amour pour nous dedans.

Un médecin vient me parler, ainsi qu’à ma mère et mes frères qui sont maintenant revenus. Il nous explique qu’il faut attendre au moins 48h avant de se prononcer. Pendant qu’il nous parle un autre infirmier est en train de calfeutrer la chambre de mon père. Il ne risque plus de s’échapper. Le médecin nous invite à rentrer chez nous. Il n’y a plus rien à faire à l’hôpital. Dans le métro je sors de ma poche une place de concert de Prince. Il est encore temps de m’y rendre.

Place de concert pour Prince

L'heure de la communion a sonné.